La genèse
Je ne connais absolument rien au monde du livre, mais je ne m’en soucie pas une seconde. L’écriture a toujours été pour moi une évidence. Même si je ne prétends pas connaître le Larousse et le petit Robert dans leur intégralité, associer les mots, disserter, créer des histoires ou défendre le rouge quand tout le monde préfère le vert, tout cela représente pour moi un jeu d’enfant. D’autant qu’il n’est pas interdit d’aimer le rouge, bien que le rouge soit la couleur de l’interdit.
N’ayant jamais été un grand fan des soirées festives, des mouvements de foule, lorsque le 31 décembre 1994 pointe le bout de son nez, je propose à ma compagne d’aller au resto et au cinéma dans la foulée. Ce sera à l’Eldorado, place De Brouckère, en plein centre-ville de Bruxelles. Sur le chemin, je remarque un sans-abri, assis, adossé au mur de l’église Notre-Dame de Bon secours, qui compte et recompte ses billets de cent francs. En ce jour de Saint-Sylvestre, l’âme charitable de la population se révèle soudain. Ce n’est pas une soirée comme les autres. Au moment où je lui tends moi aussi un billet de cent francs (2,50 €, mais à cette époque, on pouvait en faire des choses avec un billet de cent francs), il fronce les sourcils, happe le billet et me dévisage, l’œil mauvais.
Si la soirée ne me laissera pas un souvenir indélébile, le cauchemar de cette première nuit de janvier 1995 marquera ma mémoire à tout jamais. Entre deux et trois heures du matin, le visage de ce mendiant vient me hanter. Il dresse le poing, me vilipende, s’adresse à moi très clairement : « Tu n’es qu’un égoïste. Tu n’es pas maître de ce don ! Écris pour les autres, pas pour toi ! » Je m’éveille en sueur. Tout cela m’a semblé si réel, comme si cette furieuse admonestation avait retenti dans tout l’immeuble. Je dors dans la chambre d’étudiante de ma compagne. Mon premier réflexe est de jeter un œil à ma droite. Elle dort profondément. Le silence. Rien de grave. Ce n’était qu’un mauvais rêve. Je m’allonge, bien décidé à chasser cette pensée et à me rendormir paisiblement.
Quelques minutes plus tard, le même personnage refait surface dans mon rêve toujours aussi réaliste. Cette fois, il se montre menaçant : « Que crois-tu ? Que Dieu n’a pas le pouvoir de tout te reprendre ? » J’ai peur ! Je frissonne ! Une ligne froide s’insinue dans ma colonne vertébrale. Je ne comprends pas. Il devrait être satisfait. Je lui ai filé cent balles, merde à la fin ! Il revient à la charge : « Demain, va à leur rencontre ! Va et tu verras ! » Son image s’évanouit, comme une sombre évaporation. À ce moment, je crie et réveille Véro en sursaut. La transpiration m’enveloppe. En plein hiver ! Je me souviens lui avoir dit : « Demain, faudra que j’aille dans le métro ! Il le faut ! » Je me souviens également de sa réponse : « Tu es fou ? Un 1er janvier ? Ça ne peut pas attendre ? »
Jamais il n’a prononcé le mot « SDF », « pauvre » ou « sans-abri », mais cela me paraissait tellement logique…
Non, ça ne pouvait pas attendre…
Les courants d’air glacial vous fouettent dès que vous pénétrez dans le couloir menant à la salle des pas perdus de la Gare centrale. Les passants accélèrent la cadence. Il ne fait pas bon s’y attarder. Je repère aussitôt un homme en train de jouer de l’harmonica. Oh ce n’est pas Charles Bronson, ni Toots Thielemans, rien à voir. Ses doigts gourds sont tremblants. Il fait de son mieux. Assis sur un tabouret pliant, l’homme me paraît usé, très vieux. Certes, à mon âge (26 ans), je considère encore comme « vieux » tous ceux de plus de cinquante ans. Mais là, je l’imagine aisément dépasser les septante balais (« soixante-dix » pour mes amis français). Eh bien non, né en 1935, il a à peine soixante ans. Il prend le temps de remercier chaque personne qui lui jette une petite pièce. Je m’arrête à sa hauteur.
En ce premier jour de l’an, la Gare centrale ne grouille pas de monde comme les jours de semaine, mais je suis malgré tout étonné par le passage incessant de voyageurs pressés. Protégé du froid par un imperméable kaki à capuche, l’homme à l’harmonica constate ma présence. J’engage la conversation. Il se prénomme Roger. Lorsqu’il ânonne quelques bribes de phrases, je distingue ses dents devenues chicots. Son visage est émacié, dur. D’abord vitreux, son regard devient perçant lorsqu’il me fixe. Je vais passer deux heures en sa compagnie.
Dès que je lui parle du projet, il s’éclaire, se met à débiter des paroles qui s’entrechoquent. Il veut aller trop vite. Je le rassure. On a tout notre temps. Le livre ne sortira pas le lendemain…
Mardi 3 janvier 1995 : reprise du boulot. Enfin, retour à la caserne pour effectuer mon heure de travail quotidienne. J’enfile ma tenue de jogging et je pars courir quinze bornes. Je cours régulièrement, environ cinquante kilomètres par semaine. Je règle ma vitesse sur 14-15 km/h. Tranquille. Et là, soudain, je pète un câble : « Merde ! Quel con je suis ! Non mais quel con ! »
Je hurle tout en accélérant la foulée pour atteindre les 18-19 km/h. À cet âge, je parcours le 10 kilomètres en moins de trente-cinq minutes. Sans être un champion de course à pied, je ne suis pas ridicule. Ce sport solitaire, très exigeant, me permet de réfléchir. De me consacrer entièrement à toutes les bêtises que je me sais capable d’accumuler. À dire vrai, je n’en manque pas une. Me voilà embarqué dans la rédaction d’un bouquin que je n’ai pas souhaité. Le pire, c’est que je me suis engagé auprès de ce malheureux bonhomme. Sans garantie. Je n’ai jamais été publié et je ne suis personne. Un petit sous-officier de carrière sans envergure.
Tout ça à cause d’un foutu rêve ! De con, je passe à crétin, à minable, à naïf, à… Je sèche. Je me tais enfin. Et je ralentis quelque peu, car j’étais en train de véritablement sprinter… d’énervement. J’ai fixé rendez-vous à Roger en fin de semaine. Je ne peux pas le décevoir. Tant pis, j’irai. L’espoir n’a jamais tué personne. D’autant que son histoire est passionnante, bien plus qu’un fonctionnaire ou un employé habitué au métro-boulot-dodo.
