La rédaction
Roger Stroobant s’engage sous les drapeaux à l’âge de seize ans, à Arlon. En cette année 1951, le monde vient de basculer dans la guerre froide, les Français tiennent encore l’Indochine, bien que leur empire colonial se fragilise. Deux ans plus tard, sur un coup de tête, Roger quitte son pays pour s’enrôler dans la Légion étrangère. Il est envoyé en Algérie. Là-bas, il était quelqu’un. Un képi blanc ! Après cinq années, il revient en Belgique et est arrêté pour désertion. Il écope de trois mois de prison avec sursis. Comme pour beaucoup d’anciens légionnaires, il dégringole et se fait plusieurs fois arrêter pour vagabondage. Ce délit ne fut aboli du droit belge qu’en… 1993 (1992 pour la France).
Compagnons d’Emmaüs, Armée du Salut, Petits Riens, il erre et mendie. Il taille la route et voyage en Europe, son balluchon sur l’épaule et son harmonica en poche. Sa vie est plus riche que l’immense majorité des gens que j’ai pu côtoyer jusqu’alors. Certes, il l’a brûlée par les deux bouts. Mais le véritable scandale, c’est qu’il ait dû patienter jusqu’à ses soixante ans pour qu’on daigne l’écouter. C’est ma première véritable claque ! Il y en aura beaucoup d’autres. À chaque fois, après nos rencontres hebdomadaires, je rentre avec la larme à l’œil.
Son histoire, je la couche sur papier. Bien que j’aie posé le point final à sa nouvelle biographique, je reste en contact avec lui. Au moins jusqu’à la parution. D’autant que je lui ai fait une promesse : les quelques acteurs de ce livre – dont Roger tiendra une place prépondérante – se partageront l’intégralité de mes droits d’auteur.
Stan fait la manche devant un supermarché. Il n’a rien de l’image du clochard. Il est accompagné de Rip, sa chienne de trois ans. Un berger belge. Elle observe son maître. Elle le déifie. Elle l’aime. Ses pupilles trahissent son immense tendresse. Sa fidélité. J’engage la conversation. Tout comme Roger, Stan se révèle. Sans fard. Il dénonce la cruauté de nos sociétés occidentales qui un jour ne pourront plus, dit-il, ranger la poussière sous le tapis. Il m’explique pourquoi la présence d’un chien est quasiment vitale pour l’indigent. Grâce à Rip, il peut dormir la nuit sous sa petite tente. Au moindre bruit, elle aboie et grogne. De ce fait, elle éloigne les agresseurs éventuels.
Cette protection n’a pas de prix. Sans oublier qu’il a toujours quelqu’un à qui parler. Quelqu’un de sobre et d’attentif. Sa chienne, c’est son bébé, son enfant, ils ne se quittent jamais. Stan me raconte son quotidien, son départ annuel pour glaner quelque sou pendant les vendanges. Il est né à Manchester, en Angleterre. Il a fui sa terre natale. Il ne m’en révèlera pas la raison. Mais peu importe.
Tout de jean vêtu, il se décrit comme un « honnête mendiant sédentaire ».
Je me prends au jeu. J’enchaîne avec la rencontre de Marc, au pied du Palais de Justice. Haut de 120 mètres, il est le symbole du règne mégalomane de Léopold II. Marc Agneessens est vendeur de journaux, enfin, du SDF Journal. Chaque matin, il en achète une vingtaine au siège de la rédaction et les revend place Poelaert. Il a l’impression de remettre au goût du jour une profession disparue. Accompagné de son chien, Black, ce Bruxellois de trente-cinq ans roule ses cigarettes et espère des jours meilleurs. Le fond, il l’a touché, car il était « tox », accro aux drogues dures. Prisonnier de sa solitude et du chômage, il a plongé. Mais depuis quelques années, il a pu remonter la pente. Il me sourit.
Au fil de nos entrevues, il se libère de ses liens et m’étale sa vie sur la table. Un château de cartes qui n’a pas pu résister à une forte bourrasque. Ce livre, c’est pour lui une forme de thérapie inespérée. De revanche aussi. Roger, Stan et Marc, je ne les vois plus comme des exclus, comme des ombres qu’on évite avec détachement, mais comme des relations. Ce seront bientôt des amis.
J’enregistre. Je retranscris. J’adapte. Une dose de phrasé littéraire, une dose d’accident de la vie, une dose d’émotion, une dose d’amitié. Je cuisine au stylo. Trois, ce n’est pas suffisant. Il me faut d’autres témoignages.
Je passe de l’euphorie à la honte et de la honte à la peur. Me voilà embarqué pour de bon dans cette aventure et plus moyen de me défausser de ce travail. Ne me limitant pas à la ville de Bruxelles, je parcours Paris en tous sens pendant une dizaine de jours. J’y fait la connaissance d’Érick, un ancien détenu (et ancien truand), devenu l’une des chevilles ouvrières de « La Mie de Pain », une association œuvrant au bénéfice des sans-abri. Quelques jours me suffisent pour relater son parcours par écrit.
Suit l’histoire bouleversante de Djamel et Marie. Tellement dure que je n’ai pas eu d’autre solution que d’utiliser la voix de leur chienne pour décrire l’horreur. L’animal raconte et le filtre de son amour fait le reste.
Kamel Sdiri, lui aussi, sera de la partie. Rien ne prédestinait ce Tunisien à connaître les affres de la pauvreté. Et pourtant…
Le livre prend forme. Chaque parcours interpelle. Chacun d’eux aurait pu, aurait dû emprunter une autre voie, mais la malchance pour certains, la maladie pour d’autres, les mauvaises fréquentations ou encore les chocs émotionnels successifs en ont décidé autrement.
Et puis il y a Monsieur Norbert. Né en 1922, il se tient immobile à l’entrée de la Galerie Louise, à Bruxelles. Il fait la manche tête basse, honteux d’en être arrivé là. Ce vieux monsieur a lui aussi un parcours pour le moins atypique. Ancien soldat d’élite pendant la Seconde Guerre mondiale, il n’a vraiment pas eu de chance dans la vie. Tout le monde ne naît pas dans un berceau en or massif. Il m’affirme avoir un petit logement, mais je sais pertinemment qu’il déforme la vérité… par pudeur. Je remarque que si ses vêtements sont propres, ses chaussures sont en très mauvais état. Or, ces gens-là marchent toute la journée.
Lors de notre deuxième rendez-vous, je lui offre une paire neuve de « combat shoes » de l’armée belge. Un véritable trésor, car il connaît mieux que personne la robustesse et la polyvalence de ces bottes en cuir. Moi aussi du reste. Le sceau du respect marque notre relation. Nous resterons désormais en contact et nous nous verrons deux à trois fois par mois.
Monsieur Norbert, c’est mon témoignage coup de cœur. Certes, il a certainement quelque peu romancé ou enjolivé son histoire, mais l’essentiel est là. Ce projet de livre va lui redonner du tonus. Non, décidément, il m’est devenu impossible de faire machine arrière. Ce livre, j’y suis plongé jusqu’au cou…
