La sortie

Un pavé pour oreiller

Novembre 1996. Le grand moment tant attendu. J’organise une conférence de presse dans une salle proche de la caserne d’Evere. Si Vox et Télévox sont bien présents (la presse militaire), les journalistes des quotidiens, magazines et autres radios sont aux abonnés absents. Quelques dizaines d’exemplaires ont été mis en place dans les librairies. Marc, Norbert et Roger sont émus. Les personnes présentes les entourent et s’intéressent à leurs histoires. C’est un bouleversement pour eux.

Quelques jours plus tard, je suis convoqué dans les bureaux de SGR-SDRA (les services de renseignements de l’armée). L’accueil est froid. Ils me font entrer dans une pièce et me demandent de m’asseoir non sans quelque autorité dans la voix. Comme dans les films policiers, je subis un interrogatoire en règle. Pendant deux heures, ils se relaient et s’acharnent sur moi. « Vous avez été publié aux éditions EPO. Cette structure dépend du PTB et de l’extrême-gauche. Que vous ont-ils extorqués comme renseignements ? Vous leur avez remis des documents confidentiels ! Avouez ! Nous savons tout ! »

Je suis sidéré. J’ai beau leur garantir n’avoir parlé que du livre avec mon éditrice, ils n’y croient pas. Je m’en contrefiche de l’étiquette ou de la couleur politique de la maison d’édition. Je tente de leur expliquer la difficulté pour un auteur d’accéder à l’édition. Alors quand un éditeur se montre intéressé, on ne fait pas la fine bouche. Ils font la moue, comme si j’essayais de noyer le poisson.

Après deux heures, ils baissent les armes et me voilà dehors, sans ménagement. Comme au revoir, j’ai droit à un sympathique « On vous a à l’œil ! »

Quelques jours ont passé et rien ne bouge. Maria Mc Gavigan regrette d’avoir cédé aux arguments de Gérard de Sélys. Les ventes ne décollent pas. Elle me dit que ce livre est une erreur et que seul un miracle pourrait changer la donne. D’après elle, le titre aura tout de même le mérite de donner une belle image de la maison d’édition, mais que cela n’assurera aucune rentabilité. Je suis triste pour mes amis qui ne percevront que des miettes de cacahouètes.

Un miracle…

Le lendemain, une secrétaire de rédaction du Journal de 13H de RTL me téléphone pour m’annoncer que je suis invité à parler du livre sur le plateau, en direct. Monsieur Luc Gilson a remis votre ouvrage à Philippe Henry qui présentera le Journal télévisé. En contrepartie, ils me demandent d’être les premiers à diffuser l’information, avant la RTBF. Je suis surpris, mais j’accepte, bien évidemment. D’autant plus que la chaîne publique n’a pas réagi.

Le jour J, Monsieur Norbert et moi sommes invités aux côtés du présentateur. « Trois minutes nous seront consacrées. » m’avertit Philippe Henry. Je me souviens lui avoir dit : « C’est très court trois minutes. » Il a ri et m’a répondu du tac au tac : « Non, 180 secondes à la télé, c’est énorme ! »

Le Journal de 13 heures à peine clôturé, les appels téléphoniques se succèdent au standard de RTL. Toute la presse réagit au quart de tour et pendant près de deux semaines, « Un pavé pour oreiller » fait la Une des journaux et magazines. Le Soir, La Libre Belgique, La Dernière Heure, Tenue de Ville, La Capitale, Nord éclair, nous écumons les radios, même la presse néerlandophone s’empare du sujet (bel article dans De Morgen). Les commandes affluent. La maison d’édition doit réimprimer pour répondre à la demande.

Plus de deux mille exemplaires seront vendus en un mois. Un beau succès pour le marché belge. Cinq de mes acteurs du livre se partageront les 50 000 francs de droits d’auteur, soit environ 10 000 francs chacun. Une belle somme en 1997. À cette époque, une famille peut faire ses courses hebdomadaires avec un billet de 2 000 francs (50,00 € aujourd’hui).

Grâce au livre, Roger a pu obtenir un logement à Wemmel et s’asseoir chaque jour à l’entrée du Delhaize pour y jouer de l’harmonica et vendre un stock de livres que la maison d’édition m’a remis (mes exemplaires d’auteur). Il a ouvert le livre à la page de son histoire. Les passants lui posent des questions. Il est devenu quelqu’un.

Après son interview au Journal de RTL, Monsieur Norbert a été pris en charge par une maison de repos à Laeken. Il pourra y couler des jours heureux. Lorsqu’il me fait visiter sa chambre, il me décrit les lieux comme s’il s’agissait d’un appartement de 150 m² avec vue sur la tour Eiffel.

Le livre a atteint ses objectifs. Je n’ai été qu’un instrument, mais je suis fier d’avoir été désigné pour mettre en musique ces sept parcours…

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